Dilexi Te «Je t'ai aimé»

Pestalozzi entouré d'enfants pauvres, Kunstmuseum Basel

Le 20 janvier dernier, nous avons accueilli à la Mission Catholique de Langue Française de Zurich (MCLFZ), en visioconférence, le frère Jacques-Benoît Rauscher, o.p., pour une présentation-discussion à partir de la première exhortation apostolique du pape Léon XIV : Dilexi Te du 4 octobre 2025.

Avec le Laudato Si’ Circle Zurich (LS Circle ZH), nous avions déjà organisé une soirée avec le frère Jacques-Benoît, docteur en sciences sociales (DSE), docteur en théologie et régent des études pour la province dominicaine de France. Nous avions partagé sur l’encyclique du pape François, Laudato Si du 24 mai 2015, sur la sauvegarde de la maison commune, pour parler du sens de l’écologie intégrale à la lumière de la doctrine sociale de l’Eglise (DSE). Au LS Circle ZH, nous sommes particulièrement sensibles au « cri de la terre et au cri des pauvres » et partageons régulièrement cette attention avec tous les paroissiens et amis de la MCLFZ de différentes façons : lecture suivie de livres ou de documents du Magistère, projection de films et débats, sorties paroissiales, ateliers de réflexion sur les enjeux écologiques (fresques du climat, du numérique), soirées de prière, messes, et également partage avec le Mouvement Laudato Si international.

L’exhortation Dilexi Te nous a particulièrement touchés et il nous a semblé important d’engager le dialogue avec un expert en DSE et les paroissiens.

Le titre Dilexi Te, nous rappelle le frère Jacques-Benoît, est extrait de la lettre à l’Église de Philadelphie, une église pauvre, dans l’apocalypse (Ap 3,9) : « ils se prosterneront à tes pieds ; alors ils connaîtront que moi, je t’ai aimé ». D’emblée s’installe une tension entre arrogants « menteurs » et humbles fidèles à la Parole qui n’ont pas renié son Nom [de Celui qui est].

Dans une première partie, le frère Jacques-Benoît a replacé Dilexi Te dans l’histoire magistérielle à partir de l’enseignement du pape Léon XIII sur la DSE et l’encyclique Rerum novarum du 15 mai 1891. Dans le dialogue entre l’Eglise catholique et la question sociale, dialogue né avec l’industrialisation et les nouvelles formes de la division du travail, l’Eglise est d’abord passée d’une position en surplomb à une simple contribution au débat, pour finalement, à partir de Jean-Paul II maintenir le dialogue tout en reconnaissant que certains points doctrinaux ne se négocient pas, car ancrés dans la tradition anthropologique biblique. Léon XIV s’inscrit dans cet équilibre à la suite du pape François et de l’encyclique Laudato Si.

Succédant à l’encyclique Dilexit nos « Il nous a aimés » (Rom 8, 37) du 24 octobre 2024, Dilexi te « Je t’ai aimé » indique le comportement du Seigneur et nous montre comment l’imiter en prière et action. L’amour de Dieu dans la prière est le même amour de Dieu quand il regarde les hommes. Les conditions sociales sont des situations concrètes dans lesquelles s’exprime l’amour infini de Dieu, un Dieu qui n’est pas un réduit à un « onguent anti-douleur ».

Le frère jacques-Benoît a développé quatre thèmes principaux de l’exhortation :

1.     L’ancrage dans une norme biblique fondamentale : la préférence de Dieu pour les plus pauvres, les plus vulnérables, à l’image de la veuve, de l’orphelin, de l’étranger.

2.     L’enracinement dans une tradition longue de l’Eglise au service du pauvre et de la liturgie : Le pape Léon retrace l’histoire de l’Eglise à partir des premiers « presbytres », des pères de l’Eglise pour lesquels il n’était pas possible de séparer service spirituel et service des pauvres, des différents acteurs au cours du temps : ordres religieux, saints et justes, jusqu’à aujourd’hui.

3.     Les structures du péché formées par l’agrégation de notre « péché social » : initiées par la théologie de la libération, les luttes de libération ont bousculé la théologie en montrant l’importance de la solidarité et du combat contre ces structures de péché.

4.     Le risque d’institutionnaliser l’attention aux pauvres dans une solidarité organique qui nous exonérerait de notre propre action individuelle. Le pape Léon XIV cite l’encyclique Deus caritas est du 25 décembre 2005 et développe longuement l’importance de l’aumône. Si on ne donne rien au plus proche, parce que les organes sociaux auxquels nous contribuons le font, alors il y a un risque que notre cœur s’assèche faute de rester en relation et attentif à la condition des autres.

Le frère Jacques-Benoît a conclu son intervention en précisant que la formule « se laisser évangéliser par les pauvres » qui est profondément juste, ne doit pour autant pas évoluer vers une attitude qui chercherait à choisir les pauvres les plus visibles dans un souci d’évangélisation personnelle (réification du pauvre).

Un échange très riche questions-réponses avec les participants en présentiel et en distanciel à clôturé la soirée du 20 janvier. Nous remercions en particulier les amis du Congo Brazzaville qui nous ont éclairé sur le sens de la pauvreté en dehors de la Suisse et de la France.

Nous retenons trois points importants :

-         La diversité de la pauvreté

-        Le sens de l’option préférentielle pour les pauvres

-        La tension entre trop et pas assez : « trop » dans le sens d’une hyperculpabilité qui tendrait à nous sentir responsables de tout et donc de rien en particulier, « pas assez » qui par notre indifférence limiterait notre liberté à être et agir.

Citant le bienheureux Pierre Claverie, prêtre dominicain, martyr d’Algérie, le frère Jacques-Benoît Rauscher nous a partagé l’image du Christ en croix, les bras ouverts tendus nous exhortant à aller toujours un peu plus loin dans l’attention à l’autre. Sur cette ligne de crête, Dilexi Te nous rappelle le Magnificat (Luc 1, 52-53) : il s’agit d’amour et d’humilité dans notre ressenti et notre capacité à prier et agir en relation au monde dans ses pauvretés criantes.

 Par Corine Dorey pour Laudato Si’ Circle

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